Les territoires à tiroirs du vin

Article du 08-02-2016

Les colloques interdisciplinaires présentent par définition, sur un thème ou un univers donné, une richesse d’interventions, une diversité de points de vue originaux, une multiplicité d’approches méthodologiques et scientifiques particulières. C’est une galerie d’aventures intellectuelles parfois exigeantes pour l’auditeur néophyte mais bien souvent passionnantes.

Que le monde du vin ne fasse pas exception à la règle n’est pas étonnant. C’est de plus très réjouissant ; rien en effet n’est plus pratique qu’une bonne théorie selon le mot attribué à Kurt Lewin, et une expertise pointue contribue heureusement, quand vient son heure, à une réalité réussie.

Une vaste promenade savante

Le colloque « Les Territoires du Vin » qui vient de se dérouler à Angers (les 4 et 5 février), organisé par l’Université d’Angers (UFR ESTHUA Tourisme et Culture) et l’Ecole Supérieure d’Agriculture, avec une impressionnante armada de partenaires universitaires et scientifiques, avait balisé quatre axes de travail pour les quelque cinquante intervenants qui se sont succédé à la tribune : Vin, Tourisme et territoire ; Vin et Terroir ; Economie et Législation du Vin ; Vin et Culture.

Ce fut une vaste promenade savante évidemment géographique - de Santorin à la vallée du Golo (en Corse), de la Champagne à l’Afrique subsaharienne, de Gaillac au Penedes - mais les itinéraires menèrent aussi de l’anthropologie au marketing, de l’oenologie à la sémiologie, de l’analyse sensorielle au droit, de la littérature à l’économie, des « Caprices de Marianne » à Huysmans, de l’antiquité punique ou des vins orange à l’approche à la fois précise et rêveuse des paysages des vignerons en biodynamie…

Il ne saurait y avoir trop d’expertises quand il faut défricher, délimiter, saisir la richesse inépuisable du monde du vin. L’organisation de ce type de colloque est tout-à-fait rassurante.

Il n’est pas question ici de résumer même brièvement l’impressionnante matière présentée en près de quarante doctes conférences, et qui feront heureusement l’objet d’une publication.

Nous autres vignobles savons aujourd’hui que nous pouvons renaître

Nous ne prendrons qu’un exemple, celui de la valorisation touristique des vignobles, dont l’incidence économique se valide année après année, et même sa capacité à créer de toutes pièces une destination oenotouristique (projet en cours de Vitis Vienna, réalité de Woodinville, près de Seattle). Les diverses interventions concernant cet enjeu permettent de conclure à quelques observations.

Ainsi, de manière inattendue, les chercheurs géographes et historiens s’intéressent – c’était le cas en l’espèce pour la Loire, la Corse ou la Lorraine - à ce que sont devenus les vignobles disparus, ou à leur sort au fil des siècles et à la variation de leur notoriété. Si en effet les civilisations savent aujourd’hui qu’elles sont mortelles, les vignobles savent, eux, qu’ils peuvent renaître, et qu’en tout état de cause, leur géo-histoire vaut d’être racontée.

Concernant les stratégies territoriales de l’oenotourisme, elles ne sauraient se résumer à des labels, à de grands projets immobiliers, à des annuaires de prestataires ou à des « sites web vitrines ». De plus, le constat est fait du jeu complexe mais parfois paralysant entre les énergies individuelles et les volontés politiques, dans un domaine où le mécanisme de « cluster d’affaires », la désignation d’un leader et la formulation d’une vision sembleraient essentielles.

L’oenotourisme est un tourisme culturel qui se déguste

De nombreux travaux portent sur les paysages de vignes. Ils restent largement à découvrir sur le plan esthétique, mais aussi à mettre en récits : ils ont tant à raconter. Et au-delà des paysages, tous les patrimoines. On constate le formidable travail accompli – et il reste méconnu et largement inutilisé – par les services de l’Inventaire en ce qui concerne les patrimoines vitivinicoles, en Pays de Loire par exemple ou en Gironde.

Alors oui, le touriste ne connaît pas les labels. Mais il est prêt à venir plus nombreux dans les vignobles si on le fait rêver, s’il sait qu’il va vivre là une expérience originale (différente de dégustations multiples et interchangeables), un étonnement esthétique, une rencontre et des récits authentiques.

Il faut donner au vin toutes ses dimensions : au-delà de la magie de ses arômes, de l’alchimie de ses saveurs et de son rôle pour la gastronomie et l’art de vivre, celles d’un livre d’histoires ouvert sur nos fiertés locales, notre civilisation et la valeur de son avenir. L’oenotourisme est un tourisme culturel qui se déguste.

Les ressources de paysage, de culture, d’histoire, d’imaginaire propres à nourrir un marketing émotionnel existent. Le monde de la culture, de l’université et de la science dévoilent page après page cette source inépuisable. Utilisons ces savoirs. Et convoquons aujourd’hui ceux qui en seront les médiateurs : les vulgarisateurs, les écrivains et conteurs, les metteurs en scène, les réalisateurs, les scénographes…

Le vin est une encyclopédie. Il faut en faire maintenant un roman et un spectacle à vivre dans les vignes.

 

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A noter, la récente parution d'un remarquable numéro spécial de 303, la revue culturelle des Pays de Loire, intitulé De la vigne au vin (n° 139 de novembre 2015). Déclaration liminaire ; "À l’heure de la mondialisation des échanges, de la prise de conscience environnementale et du tourisme culturel, le monde de la vigne et du vin apparaît investi de valeurs symboliques fortes, et ceux qui la cultivent sont les ambassadeurs d’un patrimoine bien vivant."

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