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Les vins enfoirés

Article du 09-09-2012

 

La vigne fait partie des marronniers.

Marronnier... le mot désigne dans la presse les thématiques rédactionnelles et publicitaires qui chaque année reviennent de manière prévisible à date fixe.

Dans le monde du vin, les rosés (avant l'été), et les effervescents (avant les fêtes de fin d'année) font partie des marronniers. Il en est de même à la rentrée - période naturellement vineuse en raison des vendanges et de la floraison des guides du vin - des foires aux vins.

Goinfrerie consumériste

C'est donc le moment de jeter un oeil, garanti sans impartialité (vous avez bien lu), sur les RVI (rédactionnels vineux interstitiels), que les magazines glissent judicieusement entre les pages de pub en ce début de septembre.

Au sommaire, une ampleur des sélections qui en interdit l'utilité, la priorité donnée à une approche consumériste du vin, la part chiche laissée aux vins du monde, l'abus du rapport prix-plaisir (qu'on craint d'être sommé d'utiliser un jour pour acheter un roman de la rentrée, pour se promener sous les étoiles, ou en matière de liaisons amoureuses), et bien sûr la glorification des temples de la grande distribution (GD), paradis des bonnes affaires.

Bonnes affaires pour qui ?

Ce qui est sûr, c’est que les enseignes réalisent jusqu’à 15 % de leur chiffre d’affaires annuel vin à l’occasion des foires… Un enjeu qui mérite bien qu'elles se limitent à une stratégie d'écrasement des prix, et "cette traque des cuvées les moins chères conduit les acheteurs de la grande distribution à retenir des vins qui expriment bien peu la typicité de leur terroir" (Alain Chameyrat, dans L'Express).

A bien lire entre les lignes de ces dossiers Foires aux Vins, il vaut mieux aller chez son caviste, chez qui "c'est un peu la foire aux vins toute l'année" (Le Journal du Dimanche, sous la plume de Bettane et Desseauve).

D’ailleurs, on ne se hasardera pas à chercher dans les hypermarchés les petites bouteilles recommandées par les grands sommeliers : elles ne se trouvent que chez "certains cavistes" (Le Figaro).

From St-Trop with wine

Il est toujours agréable de retrouver la Fig’touch du Figaro. Les sentiers bien balisés de l'art dans les vigne précèdent des focus sur des adresses sans doute pas assez connues (Clicquot qu’on retrouvera aussi dans Terre de Vins de septembre-octobre, Lagrange, La Grille…).

Les ventes aux enchères démentielles accompagnent les interviews de grands collectionneurs non buveurs ; "Vous auriez dû investir un peu plus : dans un tire-bouchon", dit Anthony Barton à l’un d’eux.

Enfin, des avis définitifs comblent les besoins en conseils marketing des lecteurs : "La clientèle hivernale de Val d'Isère et de Courchevel veut des grands formats ? Je lui propose des magnums, des jéroboams et même des mathusalems."

In Vino Cocoricooo !

Ca y est, les Français ont reconquis le monde du vin, c’est fait, annonce l’édito du spécial Vins de L’Express, produit par la Maison Bettane & Desseauve (alors qu’Aymeric Mantoux et Benoist Simmat viennent de publier un ouvrage sur une guerre des vins loin d’être gagnée par personne, et que Denis Saverot – dans La Revue du Vin de France - déplore le retard des étudiants français sur les étudiants anglo-saxons quant à l’apprentissage de la culture du vin).

Recherche de la qualité, compétence de nos consultants-œnologues (oui, on pense aux mêmes), afflux de néo-vignerons venant s’ajouter aux milliers de producteurs « qui se rasent tous les matins en se disant "je veux faire le meilleur vin possible !" », autant de raisons à cette reconquête, développées dans les pages de L'Express.

On lira les deux pages consacrées vite fait à Benjamin Dagueneau et Jean-Michel Deiss

Et si vous restez sur votre soif de Bettane et Desseauve, vous pourrez retrouver la Maison B & D dans le Journal du Dimanche, dans Terre de Vins, et dans leur guide 2013 (1024 pages, ça ira ?).

Dupont sans Dupond

Si Bettane a son Desseauve, Jacques Dupont, détective du vin, n’a toujours pas son Dupond, et réalise seul son dossier annuel du Point (1.000 vins dégustés à l’aveugle), même si Olivier Bompas vient poser ses notes d’accordeur réputé (Les Accords mets et vins, Hachette, 2011), tandis que Petillon s’y colle pour l’ingrédient léger et humoristique, bienvenu dans le monde sérieux des dossiers Bio, Fraude, Nez, et Appellations "au top".

Le plus de ce numéro ? Nous apprendre que les Hautes Côtes de Beaune et de Nuits sont des terres secrètes et sauvages. La preuve, nous semble-t-il, est apportée par Vincent Chevrot qui confie : "avec Pablo, on s’engueule de temps en temps".

Les quelques pages pratiques Foires aux Vins ne polluent pas cette - il faut le dire - excellente promenade, mais pour le tableau des Millésimes, on préfèrera la carte des Millésimes des Courtiers Jurés.

Où sont les femmes ?

La copieuse livraison (à 7,50 €, le meilleur rapport poids-prix de la rentrée) de La Revue du Vin de France de septembre s’ouvre sur une remarquable interview de Valéry Giscard d’Estaing, qu’on ne voit pas assez souvent dans la presse oenophile - à la différence de Pierre Arditi, qui ce mois-ci tient obligeamment sa permanence dans Terre de Vins.

Pour notre ancien président, "les vins de Bordeaux sont admirables", et s’agissant du Languedoc, il affirme sans ambages qu’aujourd’hui, "ces vins régionaux sont bons, voire excellents".

La RVF est le seul support de presse à afficher toutes les soirées inaugurales des Foires aux Vins de la GD.

Le seul également à ne rien nous cacher des références de champagnes du Leclerc des Ageux (dans le 60); à nous faire saliver avec la cave « regorgeant de grands crus » du Super U de Vaucresson (dans le 9.2); à nous inciter à acheter notre billet de train pour l’Intermarché de Cannes-La Bocca (06) où « enfin, une sélection de vins abordables est présentée par un sommelier ».

Petite remarque, il ne semble pas, à parcourir l'instructive galerie de portraits des chefs de rayon des quelque 300 grandes surfaces répertoriées… que la féminisation du métier soit en marche… (On se consolera avec le passionnant "Femmes, Un nouveau regard sur le vin", supplément paru dans Libération du 10 septembre).

Autre sujet d’étonnement, la barbe d’Olivier Poels a poussé…

Prenez votre auto !

Le dira-t-on assez ? L’abus d’oenotourisme est bon à la fois pour l’enrichissement culturel personnel, et pour l’économie viticole et touristique.

La découverte des vins comme expressions d'artistes, interprétations de terroirs, héritages de civilisation paraît en tout cas offrir des chemins plus riches que l'auscultation à l'aveugle d'une masse vertigineuse de notations prix-plaisir sous les néons glauques des linéaires des grandes surfaces.

Laissons le dernier mot à Jean-Robert Pitte, président de l’Académie du Vin de France et de la Société de Géographie : "C'est dommage d'aller acheter trois caisses de vins dans une foire alors que l'on peut avoir tant de plaisir à aller à la rencontre d'un vignoble, d'un paysage, d'un vin et de celles et ceux qui l'ont élaboré."

Et si vous voulez vraiment quelques bonnes adresses, reportez-vous aux pages des Ignorants, la BD qui vient de se voir décerné le Prix du Clos de Vougeot de Livres en Vignes.

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